EXCLUSIF - Didier Routa* ne mâche plus ses mots. Sur leglob-journal, le PDG d’Aprochim de 1988 à 2004 explique ne pas avoir souhaité mettre en place l’extraction des PCB sous vide, ce procédé utilisé actuellement en Mayenne à Grez-en-Bouère par la filiale de Chimirec qui est depuis 2011 dans le premier cercle de la pollution constatée autour de l’usine de retraitement des déchets de PCB. Un procédé qui s’est avéré dangereux, si on se réfère à l’« incident  » du vendredi 13 octobre 2017 qui aurait pu être encore plus grave. Didier Routa porte également un jugement sur les dirigeants d’Aprochim, filiale de Chimirec, qui ont eu à gérer la divulgation de la pollution il y a 6 ans... mais pas uniquement.

Entretien

- leglob-journal : Vous avez été PDG d’Aprochim entre 1998 et 2004, et vous aviez fait des essais de traitement des PCB par extraction sous vide, un système qui est à l’origine d’une violente explosion récente sur le site de Grez-en-Bouère et de plusieurs incidents selon les associations de défense. Quelles avaient été vos conclusions à l’époque ?

Didier Routa : On a fait effectivement des essais avec un ingénieur qui était mon directeur technique, mais en labo, et il a considéré que l’extraction sous vide ne pouvait être envisagée que dans la mesure où on faisait un traitement thermique en aval. Pour vaporiser des PCB, il faut monter à 300°, sinon ça ne fonctionne pas. Si on évapore des PCB en présence d’oxygène, c’est là qu’on fabrique des dioxines ; c’est effectivement un procédé risqué. Donc la solution aurait été éventuellement de réaliser un procédé thermique sur les PCB extraits, mais sur place ; de les incinérer. D’incinérer les résidus vaporisés à une température de 1200 degrés. On traite ainsi les gaz et les PCB extraits à cette très haute température et puis terminé ! Là il n’y avait plus de risque ! Mais le procédé sous vide sans traitement thermique en aval me paraissait, et surtout à mon ingénieur, pas réalisable dans la mesure où ne pouvait pas maîtriser à la fois la vaporisation et la recombinaison en dioxines et furanes.

L’explosion a soufflé la porte de l’étuve qui pèse une tonne - Image Aprochim

- leglob-journal : Pas réalisable et dangereux aussi ?

Dangereux...euh...c’était surtout d’abord économiquement pas intéressant, dans la mesure où pour faire fonctionner des enceintes sous vides, il faut énormément d’énergie. Donc le traitement au solvant était à mon avis beaucoup plus efficace, moins coûteux et surtout beaucoup moins risqué car on peut le maîtriser. Le solvant, c’était simple, on chauffait à 120° seulement ; en refroidissant, il se condensait et surtout il n’y avait pas de risque de recombiner les molécules et de fabriquer des dioxines ou des congénères dangereux du PCB, il y en a 250 différents. C’est un procédé qui a fait ses preuves, et si il y a une fuite, on crée une pollution locale et en tout cas on la contrôle...

- leglob-journal : Quel jugement portez-vous sur ce qui a été fait ?

Je ne veux pas une fois de plus dire qu’ils ont été mauvais... Mais j’avais émis de grosses réserves. J’étais pas contre le principe, on peut toujours le faire et prendre aussi un marteau pilon pour casser une noix... mais il fallait un traitement thermique derrière, en plus...cela voulait dire qu’on construisait un four, un incinérateur capable de monter à 1200° car pour casser la molécule de PCB. Il faut en effet monter à cette température pendant une seconde et demi. C’est ce que fait Trédi, le concurrent d’Aprochim qui fonctionne lui toujours au solvant. À l’époque où j’étais PDG d’Aprochim pour détruire le distillat du solvant qui contenait les PCB, on avait un contrat avec Atochem à Saint-Auban [Dans les Alpes de haute Provence, NDLR] qui incinérait les PCB.

Il faut savoir que le PCB ne s’évapore pas à l’état naturel ; il ne peut pas. Si vous mettez du pyralène par terre, il ne va pas s’évaporer, sauf si il est chauffé à 300 degrés. Donc un contrôle de pollution in situ, quand on utilise la technique par le solvant, est tout à fait possible et facile.

Après mon départ pour un problème de gouvernance, un problème de désaccord stratégique, - l’actionnaire majoritaire ayant choisit de révoquer le PDG que j’étais au sein du conseil d’administration -, Chimirec a choisi de modifier sa technologie et de faire des investissements sur la technique d’extraction par le vide... Bon voilà...mais ce n’est pas parce que je n’étais pas d’accord avec ce choix que je suis parti... Mon départ n’a rien à voir avec cet aspect technique...

- leglob-journal : Vous aviez proposé de faire un traitement des PCB par l’extraction sous vide ?

Non, non ! J’avais même pas proposé. J’avais dit que ce n’était pas la peine. L’extraction sous vide sans traitement thermique derrière, c’était à la fois très coûteux sur le plan de l’exploitation, et cela pouvait représenter des dangers, en tout cas, car on ne pouvait pas contrôler cette technique. Des produits gazeux qui s’échappent vous ne pouvez pas les contrôler, hein ? C’est clair !

- Leglob-journal : Mais il y a des systèmes de filtration de ces produits gazeux dangereux et volatils qui ont été mis en place ?

Filtration, filtration ! Moi je veux bien ! Mais, c’est pareil ! Comment savoir si un charbon actif est saturé, ou pas saturé ? C’est extrêmement compliqué ! Moi, si j’avais continuer mes fonctions à Aprochim, j’aurais conservé la technologie du traitement au solvant, en changeant peut-être de solvant, car on accuse les solvants chlorés de tous les maux...

- leglob-journal : À juste titre !

Oui, mais il a un gros avantage c’est qu’il n’est pas inflammable ! (…) peut-être qu’Aprochim a considéré que la technique d’extraction sous vide pouvait s’adapter à d’autre déchets que les PCB qui est un marché en perte de vitesse et limité dans le temps. C’est possible ! Par exemple, pourquoi pas décontaminer des moteurs automobiles, ou bien décontaminer de la terre ou des sols pollués pour en extraire une molécule polluante ? On peut en effet utiliser le vide, pourquoi pas ! Le seul avantage, c’est qu’on se passe de l’utilisation d’un solvant.

- leglob-journal : C’est le seul avantage selon vous ?

Oui, mais c’est très coûteux et cela implique d’avoir un contrôle très précis des gaz qu’on va extraire...ce qui n’est pas facile.

Un arrêté interdisant l’utilisation de l’eau de cette mare - que penser de la nappe phréatique ? Photo leglob-journal

- leglob-journal : Que pensez-vous de la demande des associations mayennaises qui souhaitent que soit fermée l’usine d’Aprochim, filiale de Chimirec ?

Écoutez, je suis très circonspect ! J’ai lu le communiqué de l’association Entre Taude et Bellebranches. Le fait que cette association cite une entreprise concurrente d’Aprochim me laisse un peu perplexe. Que cette association dise qu’il faut fermer Aprochim soit ! Ou qu’il n’y a plus beaucoup de PCB à traiter donc que cette activité soit transférée ailleurs...mais pourquoi chez Trédi spécialement ? Il n’y a pas que Trédi comme concurrent d’Aprochim... Moi ça m’interpelle ! C’est pas le rôle d’une association à mon avis de dire il faut aller là plutôt que là ! Et puis ça veut dire quoi ? Qu’on peut polluer dans la plaine de l’Ain, et qu’on ne peut pas polluer en Mayenne ! C’est quoi ça ? C’est : aller faire vos saletés ailleurs et polluer les autres et pas nous ! Ça veut dire quoi ça ?...

-  leglob-journal : Mais derrière cette aspect de forme que vous soulevez, qu’est-ce que vous voulez pointer ?

Écoutez, je dirais que des mauvaises langues pourraient croire qu’il y a collusion... mais de bons esprits pourraient le croire aussi ! Je trouve ça un petit peu télécommandé ! Bon, maintenant, c’est mon avis, et cela n’engage que moi...

-  leglob-journal : Mais tout de même, ne sont-ils pas fondés à demander cette fermeture si on se réfère à l’explosion qui a soufflé la porte d’une tonne de la cellule d’extraction à Grez-en-Bouère ? Vous avez vu la photo publié sur leglob-journal ?

Oui je l’ai vu, et ils ont raison ! C’était très impressionnant... mais si l’entreprise est de façon avérée polluante donc elle est dangereuse alors on la ferme, on édite un arrêté de fermeture administrative et basta ! Mais on n’impose pas des normes qui s’avèrent impossible à respecter, en espérant que l’entreprise fermera ! Non, c’est pas possible ! Et Nord-Ouest Délaquage ? Cette entreprise a fonctionné pendant des années à coté d’Aprochim en décapant des peintures sur des supports métalliques qui contenait bien évidemment des PCB comme beaucoup de peinture ! Si on a trouvé des PCB dans l’environnement d’Aprochim, il y en avait beaucoup qui provenait de Nord-Ouest Délaquage ! C’est évident ! Simplement cette entreprise n’était pas soumise aux mêmes contraintes qu’Aprochim. Elle fonctionnait sous le régime de la déclaration et non de l’autorisation. (...)

Quand j’étais PDG d’Aprochim on était une entreprise de 100 personnes, on est rendu à 35...mais à qui profite le crime ? j’ai vraiment l’impression, mais je n’en ai pas la preuve, que ce sont vraiment des actions de pure intelligence économique ! On instrumentalise...et puis on en arrive là. Sinon ça n’aurait pas pris des proportions pareilles ! Ça interpelle ! Maintenant vous savez l’intelligence économique, c’est difficile à prouver...

- leglob-journal : Quel jugement portez-vous sur les interventions qui ont été faites après la découverte de la pollution en 2011 ?

Mes successeurs ont très mal communiqué avec les agriculteurs, et les journalistes, en méprisant les premiers... je ne dirais que ça. Mais Aprochim en fait, c’est une usine à la campagne ! Moi j’ai été à l’origine de la création de cet atelier et d’ailleurs les personnes qu’on embauchait étaient toutes des agriculteurs à l’origine...On pouvait très bien vivre en bonne intelligence et en bonne entente avec notre environnement. Or ça a été tout le contraire, il faut bien le dire : ils ont été mauvais !

La pollution date de 2011 et on ne laisse pas pourrir des situations si longtemps...d’ailleurs quand je dis cela, c’est autant pour Aprochim que pour les services de l’État...Le principe de précaution avec les mises sous séquestre précipitées et les situations de désespoir qui ont découlées, tout cela a été basé sur des normes qui n’étaient absolument pas imposé à Aprochim.

- leglob-journal : Que voulez-vous dire ?

Je parle de responsabilités dans les décisions qui ne sont pas fondées en droit. Et c’est une grosse erreur de la part d’Aprochim que d’avoir laissé traîner les choses si longtemps...mais il n’y a pas qu’Aprochim qui est responsable, l’État aussi. Et c’est un immense gâchis !

Propos recueillis par Thomas H.

*Didier Routa a été condamné avec d’autres prévenus dans le Procès Chimirec qui « a fait pschitt » selon lui, en juin 2016 par la cour d’appel de Paris à 10 000 euros d’amende dont la moitié avec sursis pour avoir, selon la justice, éliminé de « façon irrégulière des déchets par la dilution d’huiles polluées aux PCB ». Chimirec est allé, selon lui en cassation ; les associations de défense de l’environnement, parties civiles, ont renoncé à se pourvoir.


1 commentaire

Merci pour toutes ces précisions Monsieur Routa. Quelques infos complémentaires s’imposent cependant. Vous incriminez à tort la société Nord Ouest Délaquage. Le rapport SOCOTEC du 7 mars 2011 montre que les rejets d’APROCHIM contrôlés le 10 février 2011 présentent un ratio Dioxines et Furanes / PCB Dl de 82,2 % alors que le rapport DEKRA du 5 juillet 2011 montre que les rejets de NORD OUEST DELAQUAGE contrôlés du 18 au 19 mai 2011 présentent un ratio de 6,47 %. Or, depuis a révélation de la pollution en 2011, le non respect des normes alimentaires des produits fermiers a pour origine uniquement des PCB et non pas des dioxines. Voilà pourquoi, lors de sa Conférence de presse donnée le 17 octobre 2013, le Préfet de la Mayenne a confirmé, à juste titre, que les traces de PCB retrouvées dans l’herbe dans le secteur de GREZ-EN-BOUERE portent la signature d’APROCHIM.  L’entreprise Nord Ouest Délaquage est fermée depuis 3 ans et la pollution reste la même. On n’impose pas des normes qui s’avèrent impossible à respecter dites-vous. C’est oublier que Trédi s’est installée dans la vallée de l’Ain à l’écart de toute production agricole. Alors qu’Aprochim a fait le choix contraire en s’installant dans le sud-Mayenne. S’il n’y a pas de normes de rejets en matière de PCB, il ya par contre des normes alimentaires européennes. Lesquelles ont amené les préfets successifs à imposer des normes de plus en plus restrictives en matière de pollution des matrices végétales. Cela uniquement pour que les produits alimentaires soient autorisés à la vente. Ou bien, la coexistence d’Aprochim avec les exploitations voisines est réalisable, et dans ce cas on ne retrouve pas plus de 0 pg 30 de dioxines et furanes +PCB Dl dans les végétaux, comme le précise le rapport de l’Inéris, ou alors l’entreprise doit accélérer son passage à d’autres activités. Depuis la révélation de la pollution début 2011, ce n’est pas l’industriel qui a amélioré ses rejets pour maintenir cette cohabitation rurale. Bien au contraire, ce sont les victimes qui ont du s’adapter, via un changement d’activité. Aujourd’hui, il ne reste plus que 4 éleveurs sur les 11 impactés au départ. Cela s’appelle le nettoyage par le vide. Et l’explosion du 13 octobre a laissé des traces de 3 pg 20 à 1 500 mètres. Nous sommes loin du 0.30. C’est d’ailleurs un record à cette distance.

Que l’association Entre Taude et Bellebranche, autant représentative que représentante des bourgeois et des châtelains du secteur, ait demandé la fermeture de l’entreprise pour protéger le patrimoine n’a rien de surprenant. Même si celle-ci a revu sa copie depuis, en demandant un changement d’activité. Alors que de son côté, l’association Terre et Vie d’Anjou, qui représente les riverains, agriculteurs et salariés d’Aprochim, préfère aider l’industriel pour améliorer la situation et accélérer sa reconversion. Collé à la réalité du terrain, le pragmatisme de Terre et Vie d’Anjou n’a rien à envier aux calculs d’Entre Taude et Bellebranche.

Tout ceci m’amène à vous inciter toutes et tous à regarder le film diffusé par ARTE samedi 11 novembre à 22 heures 35 sur les perturbateurs endocriniens, dont le titre est ‘’Demain tous crétins ?’’ Désolé pour ceux qui ont anticipé…

Joseph Gaudin (Président de Terre et Vie d’Anjou)